Martin Buber s’entretient avec FokusIsrael.ch : « Les peuples ne dialoguent plus véritablement. C’est là la pathologie de notre époque. »
À propos de la personne :
Martin Buber (1878-1965) était un philosophe, spécialiste des religions et écrivain juif austro-israélien. Né à Vienne, il a grandi chez ses grands-parents à Lviv après la séparation de ses parents. Dès son plus jeune âge, il s’est intéressé de près à la tradition, à la philosophie et à la littérature juives. Sa réflexion sur le hassidisme, un mouvement religieux du judaïsme d’Europe de l’Est datant du XVIIIe siècle, a eu une influence particulièrement marquante. Buber s’est surtout fait connaître par sa philosophie dialogique. La relation entre les êtres humains est au cœur de sa pensée. Son œuvre la plus célèbre s’intitule «Je et Tu» (1923). Pour Buber, l’humanité authentique naît du dialogue et de la rencontre. Martin Buber était sioniste et a émigré d’Allemagne vers la Palestine en 1938 en raison de la persécution et de l’oppression des Juifs par les nazis. Il y a enseigné à l’Université hébraïque de Jérusalem et s’est notamment intéressé à la Bible, à la religion et à l’éducation. Après la Seconde Guerre mondiale, il a continué à œuvrer en faveur de la compréhension et de la paix, notamment entre Juifs et Arabes. Martin Buber est décédé en 1965 à Jérusalem. Sa réflexion sur le dialogue, la relation et la reconnaissance mutuelle continue d’influencer aujourd’hui encore la philosophie, la pédagogie, la psychologie et les sciences religieuses. FokusIsrael.ch a interrogé Martin Buber, à l’aide de l’IA, sur sa conception du judaïsme et du sionisme, ainsi que sur Israël et les défis auxquels notre société est confrontée de manière générale.
Martin Buber, que signifie pour vous le sionisme ?
Martin Buber : Pour moi, le sionisme n’a jamais été avant tout la création d’un État avec des canons, des drapeaux et des décorations. Je l’ai dit très tôt, déjà à l’époque où je m’opposais à Theodor Herzl. Pour moi, le sionisme est la renaissance d’Israël en tant que peuple vivant : un retour à la langue, au travail, à la communauté et surtout à la réalisation de ce qu’est le judaïsme à l’origine. Nous ne voulons pas de la Palestine « pour les Juifs » au sens d’une nouvelle entité de pouvoir parmi les peuples. Nous la voulons pour l’humanité, car nous la voulons pour la réalisation du judaïsme. Sans ce renouveau intérieur, l’État ne reste qu’une assimilation nationale – un peuple qui veut devenir comme tous les autres peuples et qui, ce faisant, oublie la mission qui lui a valu le nom de Sion.
Vous avez émigré en Palestine en 1938. Pourquoi là-bas et non pas, par exemple, aux États-Unis ?
Martin Buber : Car la Palestine n’était pas pour moi un refuge parmi d’autres, mais le lieu de l’épanouissement. Dès 1934, j’avais pris la décision de faire l’aliyah ; les nazis n’ont fait que la rendre inévitable. En Allemagne, la vie publique juive avait été détruite, j’avais été démis de mes fonctions de professeur, et mes enfants avaient été expulsés des écoles. Mais l’Amérique aurait été un nouvel exil – peut-être plus sûr, mais pas le lieu où le peuple juif pourrait redevenir un peuple dans le pays peut l’être. Cette terre ne nous a pas été promise comme une possession, mais comme une mission : la cultiver, la servir, vivre avec ceux qui y habitent déjà. Un simple sauvetage des corps, sans renouvellement de l’alliance, n’aurait pas été pour moi une Sion.
L’État d’Israël a été fondé en 1948. Qu’en avez-vous pensé, et que pensez-vous de la déclaration d’indépendance lue par David Ben-Gurion le 14 mai 1948 ?
Martin Buber : J’ai considéré l’État d’Israël comme la forme que la nouvelle communauté juive a prise à l’issue de la guerre. Je n’ai rien en commun avec ceux qui veulent contester cette indépendance de fait. Mais je ne l’ai pas saluée comme l’aboutissement du sionisme. Deux semaines après la proclamation, j’ai écrit : « Il y a cinquante ans, lorsque j’ai rejoint le mouvement sioniste pour la renaissance d’Israël, mon cœur était entier. Aujourd’hui, il est déchiré. » La course à la souveraineté à tout prix – la voie du Biltmore – signifiait la guerre avec les voisins. Un sionisme qui ne reconnaît aucune autorité supérieure à l’intérêt apparent de la nation bafoue le nom de Sion. Il s’agit là d’une des formes les plus grossières du nationalisme. La Déclaration d’indépendance parle de paix et de bon voisinage ; ce mot est juste. La question était et reste de savoir si l’État sert ce mot ou si ce mot sert l’État.
Après la création de l’État, les pays arabes voisins ont attaqué Israël et ont tenté de l’anéantir. Comment avez-vous vécu cette guerre ? Quels sentiments a-t-elle suscités en vous ?
Martin Buber : Je l’ai vécu le cœur tremblant, comme tout le monde à Jérusalem. Contre ma volonté, j’y ai pris part de tout mon être. Je ne pouvais même pas me réjouir d’une nouvelle de victoire, car je craignais que la signification d’une victoire juive ne soit la chute du sionisme. La guerre a confirmé ce que je disais depuis des décennies : celui qui veut réduire l’autre camp à une minorité sans droits, sans accord et sans dialogue, s’expose à la guerre. Mais il est également vrai qu’un peuple que l’on veut anéantir a le droit de se défendre. Je n’étais pas un pacifiste à tout prix. Mais le soc de charrue doit rester notre arme, le soc de charrue sans crainte. La terreur, même la nôtre, est la mort du mouvement. La guerre n’a pas suscité en moi la haine envers « les Arabes », mais la crainte que, dans notre lutte pour la survie, nous ne perdions l’âme de notre mission.
Ils ont plaidé en faveur d’une coexistence pacifique, voire, à certains moments, d’un État commun. N’était-ce pas là faire preuve de naïveté, compte tenu des tentatives ultérieures d’extermination, notamment de la part de l’Iran ?
Martin Buber : Ceux qui , aujourd’hui, ne voient que l’intention d’extermination et en concluent que le dialogue est puéril ou naïf confondent l’absence de partenaire avec la mission qui demeure. Le fait que beaucoup, de l’autre côté – ainsi que les puissances qui souhaitent anéantir Israël –, refusent le « tu » et réduisent les Juifs à un « ça » qu’il convient d’exterminer ne contredit pas l’exigence d’une rencontre, mais en démontre au contraire la nécessité. Après 1948, j’ai accepté l’État d’Israël tout en continuant à plaider en faveur de l’égalité des droits pour les Arabes du pays et contre l’expropriation.
Que voulez-vous dire par « ça » et « toi » ?
Martin Buber : Il existe dans le monde deux paires de mots fondamentales : « Je-Tu » et « Je-Cela ». Lorsque je dis « Tu », je m’adresse à un être dans son intégralité, en tant qu’égal. Ce n’est pas un objet qui se trouve en face de moi. Une relation s’établit. Je rencontre l’autre, je ne dispose pas de lui. Si je dis « Tu », alors le monde, l’homme, l’arbre, voire même Dieu, deviennent des objets : quelque chose que l’on classe, que l’on utilise, que l’on explique. L’homme ne peut pas vivre sans « Ça », mais celui qui ne vit qu’avec le « Ça » n’est pas un homme. Ce n’est que dans le « Tu » que je deviens véritablement moi-même.
Vous avez été victime du nazisme. Quelle est aujourd’hui votre relation avec les Allemands ?
Martin Buber : Je fais partie de ceux qui n’ont pas surmonté ce qui s’est passé et qui ne le surmonteront jamais. À l’époque, des milliers d’Allemands ont, sur ordre, assassiné des millions de mes compatriotes et coreligionnaires au cours d’un processus dont la cruauté organisée n’a aucun précédent comparable. Pourtant, je refuse d’identifier un peuple à sa lie. La généralisation est la première injustice – tant envers les Juifs qu’envers les Allemands.
La symbiose germano-juive a pris fin ; un retour à la vie en Allemagne était hors de question pour moi. Mais en 1953, je me suis rendu à la Paulskirche, non pas pour occulter le passé, mais pour me battre en faveur de l’avenir : en faveur d’un véritable dialogue. Ma sympathie va aux Allemands de bonne volonté, surtout aux jeunes, qui n’ont pas perdu de vue la réalité profonde. La réconciliation ne signifie pas oublier. Elle signifie percevoir l’autre comme cet Autre qui existe – même là où la mémoire s’y oppose.
Nous assistons aujourd’hui à une forte recrudescence de l’antisémitisme à l’échelle mondiale. Qu’en pensez-vous ?
Martin Buber : L’antisémitisme n’est pas simplement un préjugé. C’est le refus de considérer les Juifs comme des « toi ». On hait un spectre ou on hait l’être humain vivant que l’on connaît déjà – après l’émancipation, c’est souvent la seconde option. Israël tient en main le livre qui est également devenu le livre des peuples, tout en restant néanmoins le peuple qui ne se fond pas. C’est là une source de haine récurrente. Là où le Juif redevient un « ça » – un symbole du capital, du colonialisme, du malheur –, les ténèbres divines sont proches. Non pas parce que Dieu serait mort, mais parce que l’homme assombrit cette relation. Contre le Pour lutter contre cette nouvelle vague de haine, il faut simplement que les Juifs et les non-Juifs réapprennent à se parler, et qu’Israël lui-même ne donne pas l’image dont a besoin celui qui nourrit la haine : celle d’un peuple qui ne reconnaît aucun maître au-dessus de lui.
Que signifie réellement pour vous le terme « judaïsme » ?
Martin Buber : Le judaïsme n’est pas une confession que l’on abandonne, ni une ascendance que l’on possède simplement. C’est un mode de vie : la quête de l’unité – l’unité de l’homme avec lui-même, avec son prochain, avec le monde et avec Dieu. Ce n’est pas d’abord une doctrine, mais une réalisation. C’est pourquoi je me suis tenu à égale distance du judaïsme purement rituel et du judaïsme purement national. Israël est appelé à l’alliance, et non au privilège. Un judaïsme qui ne cherche qu’à survivre sans apporter de réponse cesse d’être du judaïsme, même s’il parle l’hébreu.
Vous êtes très attachés au hassidisme, originaire d’Europe de l’Est : pourquoi ?
Martin Buber : Parce que j’ai trouvé dans le hassidisme primitif l’essence même du judaïsme : non pas une nouvelle doctrine, mais une manière d’aborder la vie. Dieu doit être perçu en toute chose et atteint par chaque acte pur. Le sacré et le profane ne sont pas séparés ; la vie quotidienne elle-même doit devenir un sacrement. Les tsaddikim (maîtres, N.d.R.) ne se livraient pas à la spéculation, ils vivaient, racontaient, dansaient, travaillaient et percevaient Dieu dans chaque rencontre. Cela m’a opposé à la fois à la loi figée et aux Lumières vides de sens. Je n’étais moi-même pas un hassid de la communauté. Mais ces pieux m’ont montré que la religiosité est une relation, et non un système.
Votre ouvrage le plus célèbre s’intitule « Je et Tu ». Quelles réflexions y exprimez-vous ?
Martin Buber : Le monde se présente à l’homme sous deux aspects, selon sa double attitude. Le premier mot fondamental est « Je-Tu », le second « Je-Cela ». Dans le « Je-Cela », nous faisons l’expérience, nous utilisons, nous organisons ; cela est nécessaire, mais ce n’est pas la vie véritable. Toute vie véritable est rencontre. La relation est réciprocité. Le but de la relation est la relation elle-même : le contact avec le « Tu ». Dès que nous touchons un « Tu », un souffle de vie éternelle nous effleure. Dieu n’est pas derrière le monde, mais dans la relation qui ne peut devenir un « Ça ».
« Moi et toi » a été écrit en 1923. L’écririez-vous de la même manière aujourd’hui, après l’Holocauste et tout ce qui s’en est suivi ?
Martin Buber : Au fond, oui. En 1957, j’ai rédigé une postface pour ce livre et je ne l’ai pas rétractée. Ce que l’histoire nous a enseigné depuis lors – l’extermination, l’État, la technologie, les idéologies –, je l’ai appelé plus tard « l’obscurité de Dieu ». Le soleil n’a pas disparu, mais quelque chose s’interpose entre nous et lui. Après Auschwitz, ce n’est pas Dieu qui est mort, mais la relation avec lui s’est assombrie. J’écrirais de manière plus incisive à quel point le « toi » devient facilement un « ça », même au nom de valeurs sacrées : le peuple, l’État, le progrès, voire le dialogue. Les idées fondamentales du livre resteraient les mêmes. Mais l’avertissement serait plus sévère.
Dans quelle mesure avez-vous confiance en la société occidentale et en l’État d’Israël ? Que devons-nous comprendre, que devons-nous changer ?
Martin Buber : Les peuples ne dialoguent plus véritablement. C’est là la pathologie de notre époque. L’Occident étouffe dans le « je-ça » : administration, technique, opinion, pouvoir. Israël court le risque de devenir un État comme les autres – et de perdre ainsi le sens de son retour.
Les gens doivent comprendre qu’il n’y a pas d’autre issue. Nous devons être prêts à percevoir l’autre comme cet « autre » et à assumer les conséquences du dialogue avec lui. Je ne suis pas optimiste quant à l’issue de cette situation. Je m’engage en faveur de cette orientation. Sur la ligne de crête étroite entre le désespoir et l’espoir facile, il ne reste que le soc de la charrue, sans crainte, et le dialogue, tant qu’il y a encore quelqu’un pour écouter.
Remarque: Cet entretien s’appuie sur les écrits et les propos transmis par Martin Buber, qui ont été identifiés et restitués à l’aide de l’intelligence artificielle. Dans notre série « Entretiens avec des légendes », nous nous entretenons avec des personnalités issues des milieux politiques, religieux, scientifiques et culturels qui ont joué un rôle important pour le judaïsme et Israël. Nous souhaitons ainsi les faire connaître, ainsi que leurs idées, au public d’aujourd’hui. Ont déjà été publiés des entretiens avec Theodor Herzl, le fondateur du sionisme moderne, Chaim Weizmann, premier président d’Israël, David Ben-Gurion, le premier Premier ministre d’Israël, la seule et unique , Golda Meir, Anwar Sadat, le président égyptien, qui s’est rendu à Jérusalem en 1977 pour conclure la paix avec Israël, Moïse, qui a conduit le peuple juif de l’esclavage en Égypte vers la liberté, ainsi qu’au grand savant juif Maïmonide, ainsi qu’avec le ancien grand rabbin de Grande-Bretagne, Lord Jonathan Sacks, Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, Albert Einstein, le fondateur de la théorie de la relativité, Robert Oppenheimer, le « père de la bombe atomique », l’icône hollywoodienne et inventrice Hedy Lamarr, l’entrepreneuse Estée Lauder, du lauréat du prix Nobel d’économie Milton Friedman, Levi Strauss, l’inventeur du jean, l’écrivain et lauréat du prix Nobel de la paix Elie Wiesel , le chimiste et écrivain italien Primo Leviet au philosophe et sociologue allemand Theodor Adorno.
Vous avez rencontré un problème ?